Par Diane Tatyana Nininahazwe

Nous sommes dans l’après midi du 23 Octobre 2014. Mes deux collègues et moi-même sommes partis de Bujumbura vers le Nord pour la caravane de mobilisation climatique Ubushobozi Bwawe, organisée dans le cadre du projet Global Power Shift. C’est l’une des régions les plus frappées par les changements climatiques ces quinze dernières années. Des pertes en vies humaines, cultures, cheptel, infrastructures ont été occasionnées par le dérèglement climatique. Les tristes nouvelles et images terrifiantes causées par la sécheresse dans cette région ont fait objet la une des médias depuis les années 2000.

Comme nous étions descendus sur terrain, nous désirions ardemment visiter certains endroits pour constater de nos propres yeux ce qui n’avait cessé de faire écho.

L’atelier de sensibilisation climatique vient d’être clôturé, le déjeuner est terminé, notre petite voiture démarre…

Nous emmenons avec nous un guide qui connait les lieux et nous nous dirigeons vers l’une des communes les plus affectées par les changements climatiques. Il s’agit de Busoni. Le ciel est en peu sombre, il va peut être pleuvoir mais ce n’est pas certain, se disait-on !

Après une vingtaine de minutes de roulage, nous apercevons les premiers signes des impacts climatiques. Une grande colline dénommée Karama est presque nue. Pendant que nous prenons les photos, la pluie commence à tomber légèrement. Nous reprenons le chemin, mais dans l’entre-temps, la pluie s’intensifie progressivement. Au bout de quelques minutes, la situation change. Le brouillard nous envahit. On ne voit plus que les phares des voitures de sens opposé. Là nous sommes obligés de nous arrêter. Tandis que nous imaginons ce qui va suivre, nous constatons que la route est inondée, les caniveaux sont débordés. La couleur de l’eau est d’un rouge de terre ; sûrement il y a eu érosion quelque part sur les collines. En quittant Bujumbura, personne ne s’imaginait qu’on allait assister aux impacts des changements climatiques. On avait prévu d’en parler avec des images d’archives et nous voilà témoins oculaires de ce phénomène.

Apres un bon bout de temps, nous redémarrons. Curieusement, dans certains endroits, la pluie n’est pas tombée ; dans d’autres, elle a été légère. Finalement, nous arrivons à destination. C’est la zone Gasenyi qui a été suggérée par plusieurs personnes, frontalière du Rwanda. La pluie a touché superficiellement le sol à cet endroit.

Tout à coup, nous apercevons un homme qui semle être de la localité. Marc Nduwarugira nous déclare : « Nous n’avons reçu les premières pluies qu’en date du 21 Octobre tandis qu’en temps normal, la saison pluviale commençait au mois d’Aout », soit deux jours avant notre arrivée à Gasenyi. Il continue : « Nous avons de difficultés sérieuses au niveau de l’agriculture. Les gens commencent à semer les maïs et les haricots, mais nous craignions que les pluies ne s’arrêtent et que nos semences se dessèchent. Le manioc devient également de plus en plus vulnérable aux maladies.»

A Kirundo, la population est très incertaine face à l’avenir. Le dérèglement climatique la met dans un état de crainte, de confusion et pire encore de désespoir.

Nous avançons encore à quelques kilomètres, sur une autre colline. La pluie tombe à compte-goutte, les gens circulent dans la rue comme si rien n’était. Nous rencontrons une jeune femme répondant au nom d’Yvonne Mushimiyimana. Certainement, elle va nous fournir beaucoup d’information. Après les salutations, je m’engage dans une conversation profonde sur différentes questions concernant la problématique des changements climatiques dans leur milieu.

Yvonne s’exprime : «  La population a déjà commencé à fuir vers d’autres pays. Elle va chercher du boulot au Rwanda et ceux qui ne parviennent pas à en avoir continuent vers l’Ouganda. La plupart de ceux qui partent cultivaient d’habitude pour les autres et ainsi avoir une rémunération mensuelle. Malheureusement, la pluie a été tardive et personne ne peut plus les embaucher. Ils ne peuvent donc pas rester ici, ils sont obligés de partir. »
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Yvonne donnant son témoignage sur les inondations continues à Kirundo.

Yvonne témoigne encore : « Pour ceux qui parviennent à avoir de quoi manger, ils éprouvent des difficultés de trouver du bois de chauffe et de l’eau pour la cuisson. Par exemple, nous sommes obliges de quitter la commune pour arriver dans la forêt frontalière du Rwanda, un trajet qui nous prend presque toute une journée pour amener le bois. Ceci est du au fait qu’il n’y a plus d’arbres chez nous à cause de la sécheresse qui a duré beaucoup d’années. Nous avons essayé de replanter d’autres, mais ils ne grandissent pas, faute de pluie régulière et en quantité suffisante.»

A notre retour, le téléphone de notre guide sonne. A l’autre bout du fil, il apprend que des maisons ont été détruites par la pluie et d’autres inondées. C’est juste dans la zone que nous allons traverser au retour.

Arrives à l’ endroit ou s’est produit l’incident, il fait déjà nuit mais nous devons nous arrêter pour voir ce qui s’est passé. La foule est nombreuse et chahute bruyamment. Je croise des jeunes filles parmi lesquelles se trouve une victime de l’inondation, toute mouillée et tremblante de froid.

Yvette, âgée de 14 ans me raconte : « J’étais dans la maison avec mes sœurs et frère et grand mère à l’abri de la pluie. Tout à coup, de l’eau est entré dans la maison en grande quantité et à une vitesse éclair. Nous avons risqué de nous noyer n’eut été les voisins qui sont venus nous sauver. Tous nos ustensiles ont été emportés par l’eau, même les matelas. On ne sait plus ou allons nous dormir ». Quelle misère !

Cette descente dans certaines communes de Kirundo a été certes brève, mais elle nous a permis de nous rendre compte des impacts climatiques vécus par la population rurale. C’est une réalité expérimentée au quotidien et devant laquelle tout le monde doit se mobiliser et surtout agir.

C’est cela le but premier de la campagne Ubushobozi Bwawe. Au sein de 350 Burundi, nous sommes fiers d’avoir lancé ce mouvement et appel à l’action. Et ce n’est que le début !