Par ABEL SHIFFERAW

Le changement climatique est là et il n’en a rien à faire de vous et moi. Le changement climatique est un phénomène violent. Non seulement il détruit la planète, mais il crée et va continuer à créer les conditions d’une tourmente sociale. Des migrations de masse des régions les plus sévèrement touchées, des conflits armés pour des ressources naturelles qui se raréfient. Dans le même temps, les firmes de l’industrie fossile, celles-là même qui récoltent massivement des profits obscènes au prix de l’effondrement de notre planète, diffusent dans le public des informations mensongères, et prétendent que le changement climatique n’existe pas.

Puisque c’est le mois des objectifs (#Goals) chez OkayAfrica, nous réfléchissons à ce que nous pouvons réaliser. Comment nous assurer que notre Terre ne se transforme pas en un décor tiré des pages d’un roman d’Octavia Butler?

Je me suis entretenu avec Lerato Letebele, la coordonnatrice communication pour la région Afrique et Moyen-Orient de l’organisation de lutte contre le changement climatique, 350.org. Lerato Letebele m’explique que 350.org. est une organisation qui «contribue à la construction d’un mouvement populaire pour le climat, qui met nos dirigeants devant leurs responsabilités face à la science et à la justice climatique.» Ils «se servent de campagnes en ligne, d’une organisation par leurs militants, et d’actions de masse pour s’opposer aux nouveaux projets dans les domaines du charbon, du pétrole et du gaz.»

350.org a aussi pour ambition de «contrer les nouveaux projets dans les domaines du charbon,du pétrole et du gaz» tout en s’efforçant «d’établir des solutions énergétiques 100% propres et efficaces pour tous.» Cette organisation possède un réseau qui s’étend sur 188 pays. Leur travail en Afrique a commencé en 2007 et se concentre principalement sur le Kenya, l’Afrique du Sud et le Ghana.

L’entretien a été édité pour plus de clarté.

Abel pour OkayAfricaAlors, on entend beaucoup parler du changement climatique et du réchauffement de la planète, mais je ne suis pas sûr que beaucoup de gens comprennent ce que ça veut dire exactement. Pourriez-vous nous faire un petit résumé?

Lerato Letebele: Le changement climatique est tout changement notoire à long terme dans les schémas météorologiques habituels d’une région donnée, sur une période de temps significative. Le climat a toujours évolué depuis que la Terre existe. Cependant, quand nous utilisons maintenant le terme «changement climatique», c’est pour décrire les changements dans les conditions météorologiques sur plus ou moins les 100 dernières années et des 100 années à venir.

Le réchauffement climatique désigne l’augmentation de la température moyenne à la surface de la Terre en raison d’une accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère qui enveloppe normalement la planète et maintient sa température à un niveau favorable au développement de la vie.

Lorsque nous brûlons des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz), nous contribuons au réchauffement climatique. Ce phénomène se produit à un tel point que le climat est en train de changer. C’est pourquoi on parle de «changement climatique induit par l’homme» Nous savons désormais avec certitude qu’il n’y a pas de place pour les énergies fossiles si nous voulons vraiment résoudre la crise du climat.

Je sais donc que l’«Ouest» et les pays riches et leurs habitants contribuent de façon disproportionnée au changement climatique et cependant, le «Sud» et les populations de couleur pauvres semblent devoir être maintenant et à l’avenir les premières victimes de ses effets. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet?

C’est une injustice climatique qui est dénoncée depuis des années et qui est même reconnue par la CCNUCC sous le principe des «Responsabilités Communes mais Différenciées.» Celles-ci sont basées sur les différences historiques entre les contributions des pays développés et des pays en développement à la situation environnementale mondiale et plus particulièrement au changement climatique. Tandis que les pays occidentaux se sont industrialisés et ont développé leur économie sur les énergies fossiles depuis le dix-huitième siècle, les pays du Sud subissent les effets de cette croissance destructrice alors qu’ils ont eux-mêmes besoin de se développer. À ce jour, 36 milliards de dollars américains sont dus à l’Afrique en conséquence des dommages causés au continent par le changement climatique. Les Africains sont les premiers à souffrir des effets du changement climatique alors qu’ils contribuent le moins à cette crise mondiale.

Afin de mettre un terme à cette crise climatique sans précédent, les énergies fossiles doivent rester sous terre, tout le charbon des mines doit y rester et doit être remplacé par une économie mondiale basée sur une énergie 100% renouvelable. La consommation mondiale de charbon est en baisse. La transition vers des énergies renouvelables et durables a déjà commencé. Le changement climatique est dû aux importantes émissions des pays industrialisés. Les pays développés sont dans l’obligation de mener cette urgente transition. Cependant, nous savons que certains sont réticents et d’autres peu enclins à revoir leur engagement à lutter contre le changement climatique selon l’accord de Paris.

Pour les pays du Sud, que les pays occidentaux agissent ou non contre le changement climatique, l’engagement pris lors de la COP22 pendant le «Climate Vulnerable Forum» (où 47 nations, dont 16 pays africains, se sont engagés à atteindre une production énergétique nationale 100% renouvelable) devrait  être mis en oeuvre le plus rapidement possible. Le message est clair: L’Afrique peut passer directement à des sources d’énergie renouvelable et à des technologies décentralisées et hors réseau, accessibles à des millions de personnes. Nous devons nous débarrasser de notre dépendance énergétique des énergies fossiles. Nous avons de l’énergie solaire en abondance. C’est cette ressource naturelle qui va transformer l’offre énergétique de l’Afrique.

Quels sont les effets concrets du changement climatique visibles actuellement en Afrique en particulier et dans le monde en général? Pourriez-vous citer des pays actuellement touchés et nous dire ce qui s’y passe?

Les premiers effets sont la chaleur extrême, la sécheresse et la famine. Le réchauffement accentue la gravité des sécheresses et des périodes de chaleur extrême. Une atmosphère plus chaude assèche davantage le sol et crée des conditions propices aux sécheresses. En 2015 et 2016,les sécheresses et les hausses de températures  ont exposé plus de 36 millions d’habitants d’Afrique de l’Est et australe à la famine. L’Éthiopie a ainsi subi la pire sécheresse de son histoire récente. Une étude a établi que, même avec une faible augmentation des températures (1,5°C à 2°C), sécheresse et désertification entraîneront une perte de 40 à 80 pour cent des terres agricoles propices à la culture du maïs, du millet et du sorgho d’ici les années 2030 à 2040.

Il y a ensuite les pénuries d’eau: depuis les années 90,l’Afrique du Sud a perdu un tiers de ses fermes en raison du manque d’eau et d’une tendance vers une culture plus intensive et de plus grandes exploitations en raison de la mondialisation.

Vient ensuite le niveau de la mer. Près de 56 millionsd’Africains vivent dans des zones côtières qui sont menacées d’inondation avec la montée du niveau de la mer. Déjà,les zones de basse altitude de Lagos, au Nigéria et d’Accra, au Ghana, ont subi une très forte érosion de la côte, affectant les infrastructures locales. À ce jour, nous ne pouvons pas empêcher la montée du niveau de la mer, mais si nous agissons maintenant pour laisser les combustibles fossiles sous terre et limiter le réchauffement à moins de 2°C, cela peut entraîner une différence dans la montée du niveau de la mer qui serait de 50cm au lieu de 10mètres ou plus

Au rythme où vont les choses, et si de nouvelles mesures ne sont pas mises en œuvre, quelles sont les prévisions scientifiques pour l’avenir de notre planète?

2016 a déjà été l’année la plus chaude jamais enregistrée. L’urgence ne pourrait être plus pressante: Le changement climatique continue d’affecter injustement les plus vulnérables dans le monde alors que les conséquences du dérèglement climatique augmentent en fréquence et en intensité à une époque qui manque de leadership climatique.

Certaines des prévisions scientifiques incluent:

  • Une augmentation de la température de surface au cours du 21ème siècle quel que soit le scénario des émissions
    • Des vagues de chaleur plus longues et plus fréquentes
    • Des précipitations extrêmes (pluie et tempêtes) deviendront plus intenses et plus fréquentes dans de nombreuses régions.
    • L’océan continuera à se réchauffer et à s’acidifier, et le niveau planétaire moyen de la mer augmentera.

En bref, si nous n’agissons pas rapidement, le changement climatique ne fera qu’aggraver les risques existants et créera de nouveaux risques. Malheureusement, les risques sont inégalement répartis et sont généralement plus importants pour les personnes et les communautés les plus vulnérables dans tous les pays, quel que soit leur stade de développement.

Pouvez-vous nous parler de l’accord de Paris sur le climat, ce dont il s’agit, ses réussites et ses échecs?

La signature de l’accord de Paris représente un progrès important qui a envoyé un signal fort que le moment est venu de laisser les combustibles fossiles sous terre. Avec cet accord, les nations ont accepté de limiter le réchauffement climatique à moins de 2 degrés Celsius, et de fixer un objectif de 1,5 degrés. Bien que l’accord apporte une note d’espoir, il laisse encore bien trop de personnes exposées à la violence de la montée des eaux, à des tempêtes plus fortes et des sécheresses plus sévères. Il comporte aussi trop de lacunes pour pouvoir rester dans l’inaction.

Par exemple, pour atteindre l’objectif de 1,5°C, il faut arrêter immédiatement de brûler des combustibles fossiles avant 2030. C’est un objectif ambitieux qui n’a aucune chance d’être atteint dans les conditions actuelles où les grands pollueurs reviennent sur leurs engagements et où l’industrie des énergies fossiles est non seulement en expansion mais bloque également le développement des énergies renouvelables, tout particulièrement dans le Sud.

En outre, l’accord n’oblige pas les producteurs de combustibles fossiles à laisser leurs réserves sous terre. Cependant, pour éviter un changement climatique incontrôlable, nous devrons laisser plus de 80% des réserves de combustibles fossiles sous terre.

Les pays se sont engagés à réduire leurs émissions, et un mécanisme a été mis en place pour examiner les mesures prises par chaque pays en 2023. Les pays devront monter la barre de leur engagement en 2025 et tous les cinq ans. Toutefois, il n’existe aucun objectif juridiquement contraignant pour réduire les émissions, contrairement au protocole de Kyoto qui avait fixé des objectifs contraignants pour les pays riches.

À votre avis, qu’est-ce qui peut ou pourrait être fait pour atténuer les effets du changement climatique? Que doivent faire les gouvernements? Y a-t-il des exemples de pays qui ont pris des mesures préventives positives? Quels pays ou quelles villes pouvons-nous prendre en exemple?

Les impacts environnementaux nous plongent en terrain inconnu et continuent de frapper les personnes les plus vulnérables dans le monde entier et les mesures des gouvernements pour le climat demeurent insuffisantes pour nous permettre d’éviter les pires effets de la crise climatique.

Toutes les subventions aux entreprises de l’énergie fossile doivent être supprimées, et la croissance de l’industrie des énergies renouvelable doit être soutenue. Les infrastructures des énergies fossiles existantes doivent être éliminées et les nouveaux plans immédiatement bloqués, y compris pour la construction de nouvelles centrales électriques et l’ouverture de nouvelles mines.

Le mouvement de désinvestissement des combustibles fossiles reste encore la campagne de désinvestissement qui connaît la croissance la plus rapide de l’histoire. Des individus et des institutions du monde entier décident de prendre les choses en mains tandis que les gouvernements échouent à prendre des mesures audacieuses pour faire face à la crise climatique et que l’expansion des énergies fossiles se poursuit à un rythme toujours plus rapide. De nombreuses villes et régions ont déjà désinvesti. Cape Town vient d’annoncer son désinvestissement des combustibles fossiles. À l’échelle mondiale, 5400 milliards de dollarsont été désinvestis des combustibles fossiles.

Quelles sont les campagnes où 350.org s’est actuellement engagé et dont vous aimeriez nous parler?

Dans le monde entier, 350.org se sert de campagnes en ligne, d’une organisation par les militants, et d’actions publiques de masse pour s’opposer aux industries fossiles. Ici au Kenya,,en coordination avec les populations qui sont en première ligne,nous combattons l’expansion du charbon avec la campagne emblématique:«Sauver Lamu». En Afrique du Sud, nous poursuivons notre travail avec laVille du Cappour la mise en oeuvre de leur politique de désinvestissement ainsi que dans le soutiendu désinvestissement universitaire. Nous jouons un rôle essentiel dans la cohésion des luttes anti charbon à travers le continent.

Comment les gens peuvent-ils s’impliquer dans la lutte contre le changement climatique?

En étant actifs dans leurs propres collectivités, en luttant pour les causes qui les passionnent et qui sont liées au changement climatique. Qu’il s’agisse des lois contre la pollution de l’air, ou bien d’obtenir d’une institution locale qu’elle désinvestisse des combustibles fossiles. 350.org possède une gamme d’outils pour aider chacun à être actif, et vous pouvez vous inscrire pour des événements et des activités sur notre site internet et rencontrer d’autres personnes actives dans votre communauté.