Blog écrit par Alex Lenferna dans ThoughtLeader:

Ces derniers temps, le problème de la pauvreté en Afrique a été abordé dans les sphères les plus inattendues: les conseils d’administration de compagnies pétrolières. Les dirigeants multimillionnaires des compagnies pétrolières comme Rex Tillerson d’Exxon et Charles Meintje de Peabody se veulent désormais les sauveurs de l’Afrique en affirmant que les combustibles fossiles sont la solution aux problèmes de pauvreté et de développement sur ce continent. Bien souvent, le message sous-jacent de ce soit disant « élan humanitaire » est que les activistes en faveur du désinvestissement des combustibles fossiles et tous ceux qui militent pour un futur énergétique propre ne font que briser le rêve d’une Afrique pleine d’espoir pour le développement. Face à cela, il est important de montrer que c’est justement tout le contraire et d’expliquer pourquoi mes amis africains devraient rejoindre le mouvement de désinvestissement des combustibles fossiles et de la justice climatique.

Pour commencer, soyons clairs, le mouvement de désinvestissement des combustibles fossiles ne demande pas l’arrêt immédiat de l’utilisation des combustibles fossiles mais plutôt une transition juste des énergies sales et nuisibles vers les énergies propres. En outre, ce mouvement est fondé sur les principes de justice climatique qui reconnaissent aux pays industrialisés une responsabilité plus importante dans la réduction de leurs émissions de gaz à effets de serre.

Cependant, le continent africain a beaucoup à gagner en abandonnant au plus vite des modes de production d’énergie fossile obsolètes. Tout comme une grande partie du continent est passée des téléphones fixes aux portables, l’Afrique peut largement, mais pas totalement, surmonter sa dépendance aux énergies fossiles. Qui plus est, les paramètres économiques nécessaires pour cela semblent se mettre en place plus vite qu’on ne pourrait le croit.

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Contrairement à Miley Cyrus, les énergies renouvelables arrivent comme un boulet de canon sur le marché mondial, ainsi que le montre si clairement le graphique ci-dessous. L’éolien terrestre est déjàplus compétitif ou meilleur marché que les combustibles fossiles, même en l’absence de subvention. De même, l’énergie solaire, qui offre déjà des prix compétitifs dans toute l’Afrique, s’apprête à être plus compétitive que l’électricité issue du charbon dans 80% de la planète d’ici 2017, selon les prédictions de la Deutsche Bank. Les préjudices que cette évolution est en train d’infliger au modèle commercial des industries de combustibles fossiles vont sans aucun doute s’intensifier car pendant que le prix des énergies renouvelables continue de baisser, le prix des combustibles fossiles augmente du fait de conditions d’extraction de plus en plus difficiles.

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Même la Banque Nationale d’Abu Dhabi, qui se trouve au cœur du Golfe, riche en pétrole, a déclaré que les énergies renouvelables, moins chères et plus fiables que le pétrole, sont l’avenir du Moyen Orient. Dans ce même rapport de la capitale mondiale du pétrole bon marché, il est dit que même à 10$ le baril de pétrole et à 5$ le million d’unités thermiques britanniques (MBTU) pour le gaz, l’énergie solaire demeure leur option la moins chère. Une telle tendance ne s’observe pas uniquement dans le Moyen Orient ensoleillé. Des scientifiques de l’Université finlandaise Lappeenranta ont calculé que la croissance économique chinoise augmenterait de manière significative si la Chine amorçait une transition d’envergure vers les énergies renouvelables. Dans l’Allemagne un peu plus nuageuse, deux physiciens, Hans-Martin Henning et Andreas Palzer, ont obtenu des résultats similaires. Par modélisation statistique, ils ont montré que tout en « préservant son niveau de vie en termes de confort et de mobilité », il est économiquement plus avantageux pour ce pays « d’amorcer une transition rapide vers un système qui fonctionnerait à 80% grâce aux énergies renouvelables ». Cela ne concernerait pas que l’électricité mais le système énergétique dans son ensemble.

Comme le souligne l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), si la transition mondiale vers des énergies propres avait lieu de concert avec l’accord international sur le seuil des 2 degrés à ne pas dépasser par rapport aux niveaux préindustriels, cela représenterait une économie nette de 71 trillions de dollars sur les coûts du carburant et de l’énergie d’ici 2050. Or l’AIE n’a rien d’une association militante écologiste en croisade contre le sous-développement en Afrique. D’après le philosophe Clive Hamilton il s’agit plutôt d’« une organisation conventionnelle qui a partagé pendant des années la vision du monde des magnats de l’industrie pétrolière et du charbon. C’est avec l’OPEP, le dernier organisme international que l’on pourrait accuser de sympathiser avec les mouvements environnementaux ». Alors, quand en plus, l’un des ténors de l’industrie des combustibles fossiles reconnaît qu’il est sacrément couteux de s’accrocher à cette industrie, on se demande bien pourquoi l’Afrique se cramponnerait à un mode de production énergétique aussi désuet.

Serait-ce parce que nous ne sommes pas en mesure de développer les énergies renouvelables assez rapidement sur ce continent ? Cette hypothèse est soutenue par les prévisions intéressées des compagnies comme Exxon qui affirment que les énergies éolienne et solaire ne représenteront que 3% de l’énergie mondiale d’ici 2040. Un beau témoignage du pouvoir des RP de l’industrie des combustibles fossiles qui continue de soutenir que le monde ne peut fonctionner sans combustibles fossiles au moment où 80% des experts de l’industrie mondiale de l’énergie pensent que le système électrique mondial sera renouvelable à 70% d’ici 2050, et la moitié d’entre eux croient que ces 70% peuvent être atteints en à peine 15 ans. Le mouvement de désinvestissement des combustibles fossiles est justement là pour contrer ce pouvoir et prouver que nous pouvons faire beaucoup mieux que les 3% prévus par Exxon, Shell, et tout leur clan d’industriels sans scrupule qui voudraient bien voir se réaliser leur prophétie aux risques et périls de la planète et de ses peuples.

Nous avons la capacité d’augmenter de manière significative l’énergie propre, et contrairement à de nombreux combustibles fossiles qui dépendent d’un modèle de production centralisé, l’énergie propre porte en elle la promesse d’un avenir énergétique rentable et décentralisé qui fournira de l’électricité à tous les Africains et même à ceux qui ont été oubliés des modèles de production d’énergie fossile centralisés. Par ailleurs, comme l’a démontré Robert Polin, « dépenser dans des investissements verts crée environ trois fois plus d’emplois que si l’on dépensait pour préserver nos infrastructures énergétiques actuelles ». Une aide indispensable pour la création d’emploi, en particulier dans des pays comme l’Afrique du Sud qui connait un taux de chômage proche de 25%. De plus, une transition vers des énergies propres permet de réaliser d’importantes économies en eau, ressource qui se raréfie, de prévenir une importante pollution de l’air, des sol et de l’eau, et d’éviter la dégradation de l’environnement. Quand on fait le bilan, le choix d’un avenir basé sur l’énergie propre paraît sensé pour le continent africain.

Qui plus est, certains d’entre vous auront remarqué, du moins je l’espère, que je n’ai pas vraiment mentionné le changement climatique comme raison pour que l’Afrique passe aux énergies propres. C’est en partie pour démontrer que l’énergie propre est naturellement rentable sans même aborder la question du changement climatique. Cependant, il devient de plus en plus urgent pour le continent africain d’amorcer une transition vers les énergies propres car le changement climatique y provoquera d’importants dégâts. D’un côté, on estime à 28 trillions de dollars les pertes de revenus pour l’industrie des combustibles fossiles si nous nous attaquons aux changements climatiques, et d’un autre côté, les coûts économiques du changement climatique sont estimés en moyenne à 1 240 trillion de dollars allant probablement jusqu’à 3 290 trillion de dollars d’ici à 2200, dont la plupart retomberont de manière disproportionnée sur le continent africain.

Alors que ces chiffres plaident de façon impressionnante pour une action climatique, ils ne suffisent pas pour rendre compte des effets dévastateurs du changement climatique. Comme « Academics Stand Against Poverty » (Les universitaires contre la pauvreté) l’ont récemment souligné dans leur appel au désinvestissement des combustibles fossiles des universités, « à ce rythme, le changement climatique va balayer tous les progrès significatifs dans le développement et la réduction de la pauvreté dans les pays du Sud en général, et déclenchera des pénuries alimentaires, des conflits, des épidémies et des déplacements en masse. » Leur article a cité le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) qui a montré que le changement climatique va « exacerber la pauvreté multidimensionnelle » et « créer des nouvelles poches de pauvreté » dans les pays à faibles revenus et à revenus intermédiaires. Le tout prend des proportions inquiétantes. Comme le souligne le Rapport sur le développement humain des Nations Unies, le changement climatique et autres désastres environnementaux pourraient faire basculer plus de 3 milliards de gens dans la pauvreté extrême d’ici 2050 si des mesures significatives ne sont pas prises pour faire face au problème. Il est encore temps d’éviter cette catastrophe en optant pour un avenir basé sur les énergies propres ce qui assurerait un avenir plus économiquement accessible, écologique, créateur d’emplois et sûr pour l’Afrique.

Il n’est donc pas étonnant que le GIEC et le Deep Decarbonisation Pathways Project se soient mis d’accord sur le fait “qu’une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre et un développement socio-économique réussi ne s’excluent pas mutuellement. [Au contraire] une croissance économique continue et une prospérité croissante sont compatibles avec les objectifs de décarbonisation profonde. Ils forment les deux faces d’une même pièce et doivent être explorés ensemble et considérés comme partie intégrante du développement durable ”.

Alex Lenferna est fier d’être Sud-Africain et est titulaire d’une bourse d’études du programme Fulbright et Mandela Rhodes. Il fait actuellement son doctorat dans le département de philosophie de l’Université de Washington en se spécialisant dans la justice climatique. Il est le leader du mouvement Divest University of Washington. Il écrit actuellement un livre sur le mouvement de désinvestissement des combustibles fossiles. Vous pouvez consulter son site : alexlenferna.wordpress.com